
Les informations sur le bouclier gaulois sont toujours parcellaires, à tel point que, même en faisant des recherches approfondies, certains détails restent flous.
En compilant et surtout en recoupant les sources (principalement archéologiques), nous nous sommes lancés dans une reconstitution de bouclier afin d’avoir un réel support pédagogique, puisqu’habituellement en reconstitution les boucliers sont réalisés de manière assez simple en contreplaqué moderne.
Le plateau
Pour le plateau, bien que l’usage du lamellé-collé (équivalent du contreplaqué) soit attesté pour la tène ancienne avec le bouclier de Dürrnberg au moyen de deux couches de bois superposées (Egg, Goedecker-Ciolek, Schönfelder, Zeller, 2009), et qu’il est tout à fait possible qu’il soit aussi en usage à la tène finale, il semble que les plateaux en planches collées sur chant soient au moins plus courants. Les bois cités par les auteurs antiques sont ceux attestés par l’archéologie : le tilleul, l’aulne, le peuplier… Des bois légers mais solides, qui sont réputés pour se refermer lorsqu’on y porte une entaille si l’on en croit les auteurs antiques. D’autres bois plus lourds sont également attestés, comme le chêne ou le hêtre à La Tène (Vouga, 1923), mais ces découvertes sont antérieures de deux siècles. Il est en outre possible que ces boucliers n’aient jamais été conçus pour être fonctionnels. Dans tous les cas, les sources présentant des bois légers sont plus nombreuses, raison pour laquelle nous les avons privilégiées.

Nous avons opté pour le tilleul pour notre reconstitution, comme pour le bouclier découvert à Bramois (Suisse) et daté du deuxième siècle avant notre ère. (Curdy et al, 2009). Mais alors, quelle en était l’épaisseur ? Pour répondre à cette question, les éléments métalliques sont très parlants. Les clous recourbés afin de fixer le umbo (coque métallique destinée à protéger la main) au centre nous donnent déjà la réponse : généralement aux alentours de 10mm. Les orles, bordure métallique parfois placé sur le bord du plateau, nous aiguillent également sur l’épaisseur en périphérie : de 3 à 8 mm, avec une écrasante majorité à 4mm pour le corpus d’Alésia. Bien sûr, il est possible que les boucliers équipés d’orles aient été plus fins en périphérie que leurs homologues n’en portant pas (puisque ce n’est pas systématique), mais en l’absence de preuve nous ne pouvons que fabuler sur ce point. Notre plateau fait ainsi 10mm au centre, pour descendre à 5-6mm en périphérie, ce qui le rend très léger. Compte-tenu du peu d’orles retrouvés et du fait que ceux-ci sont assez rarement associés au reste des éléments métalliques de bouclier, nous avons décidé de ne pas en mettre sur notre reconstitution.
Sa forme est basée sur différentes représentations, tandis que sa taille est basée sur l’ensemble des éléments permettant généralement de situer le bouclier gaulois aux alentours des 110cm de hauteur pour 55cm de largeur (découvertes de La Tène, de Bramois, éléments de boucliers en contexte funéraire, iconographies…).
Concernant l’habillage du plateau, le bouclier de Bramois, recouvert de peau ou de cuir, est une bonne piste de travail. Les boucliers semblent toujours recouverts, soit de peau soit de fibres textiles. Le bois n’est pas laissé à nu, qu’il s’agisse de ceux découverts en contexte romain, viking (cf. l’article « Shields and hide ») ou même médiéval. De plus, sur des plateaux faits de planches aussi fines, ce renfort est vital pour ne pas voir le moindre coup ou projectile transpercer cette protection, la rendant totalement inutile. La peau collée dessus se rétracte en séchant, comprimant ainsi les fibres du bois et renforçant très largement sa solidité. Le plateau n’est plus un simple plateau de bois, mais un matériau composite !


Il n’est pas impossible que des plateaux aient cependant été laissés à nu ! Mais pour notre reconstitution, puisque cela nous semblait vital et assez bien attesté, nous avons recouvert le plateau de peaux de chèvre collées à la colle de lait (caséine). L’iconographie montre régulièrement un genre de bordure qui semble cousue, sorte de repli sur la face avant du bouclier. Nous avons interprété cela comme étant le repli de la peau crue arrière se rabattant sur la face avant. Afin de maintenir le bord de la peau au séchage, nous l’avons cousu avec un fil en peau crue également.
Éléments de préhension : manipule, spina, umbo
Les plateaux de boucliers Gaulois sont percés en leur centre pour y loger un manipule, unique dispositif de préhension. Nous avons déjà expérimenté le combat avec des boucliers dont le trou et la poignée sont décentrés afin d’en modifier le centre de gravité et donc la dynamique. Le bouclier de Vædebro (« Shields and hide », par Warming, Larsen, Sommer, Ørsted Brandt, Pauli Jensen, 2016) daté du Ier siècle avant notre ère en contexte Germanique atteste cette hypothèse, mais nous avons opté pour une version plus classique et plus sûre : le manipule au centre du plateau.






Un manipule taillé dans du frêne est assemblé et collé au plateau au moyen d’un assemblage à sifflet (les deux pièces sont taillées en biseau pour s’emboîter), comme cela semble être le cas pour les boucliers de La Tène (Reich, 2018). Les fibres sont placées perpendiculairement à celles du plateau. Un couvre-manipule est prévu pour renforcer le manipule de bois comme c’est parfois le cas. Les modèles de Manching (Sievers, 2010) ou de La Tène (Vouga, 1923) présentent une superbe compilation des différentes formes possibles. Nous avons choisi un modèle simple qui nous semblait probablement plus « universel », et décoré de simples entailles comme on en trouve à La Tène par exemple.

Afin de représenter la grand majorité des umbones (=un umbo, des umbones) de la période de la guerre des Gaules, nous avons opté pour un umbo dit « papillon » découvert à Alésia (Sievers, 1994), associé à une spina en peuplier, à l’instar, encore une fois, de celle du bouclier de Bramois. La spina, taillée dans ce bois très léger, est elle aussi extrêmement légère, pensant environ 240g.



Assemblage et peinture
La spina est collée sur le plateau à la colle de peau. L’umbo est fixé au moyen de clous forgés et repliés pour venir s’agrafer dans le plateau. Le couvre-manipule est quant à lui riveté. Les deux types de fixations de clous, agrafés ou rivetés, cohabitent dans les découvertes archéologiques. La peinture est réalisée au lait avec des pigments : ocres et oxyde. Le motif est basée sur une monnaie de César (Roman Silver Coinage 18), contemporaine de notre période, représentant un bouclier gaulois. Compte tenu de la taille de la monnaie, le décor ne pouvait pas être très détaillé et nous nous en contenterons. Les esses sont toujours un motif courant dans l’art Celte de la tène D2a (période précédent la Guerre des Gaules que nous présentons) et son emploi nous paraît cohérent, avec ce profil aux extrémités épaissies, courant à cette époque.



Résultat final
Le bouclier final pèse 3,5kg. Il est étonnant de légèreté. Le plateau affiné permet de concentrer l’essentiel du poids vers la main du combattant pour une manipulation optimale. Malgré sa finesse, il est rigide et semble robuste. Pourtant, si l’on se base sur les orles découverts à Alésia, c’est un plateau encore relativement épais. Nous pouvons donc imaginer des modèles encore plus légers.


Cela aura représenté une centaine d’heures de travail au total avec de l’outillage moderne électrique (quand cela était possible), en comprenant tous les éléments. On se dit ainsi qu’un élément aussi courant et aussi « simple » de la panoplie du guerrier, qui peut être détruit au combat puis remplacé, représente un gros investissement en temps (et en coût de matières premières le cas échéant). Les boucliers Gaulois n’étaient, à notre sens, probablement pas réalisé en totalité par n’importe qui compte-tenu de la complexité des étapes de réalisation.
Cet exemplaire servira de support pédagogique, mais nous aimerions désormais tester un bouclier similaire face à de l’armement gaulois fidèle aux pièces archéologiques… À suivre !
Par Régis Harter pour les Trimatrici ©

