La femme en Gaule celtique : aperçu de la vie quotidienne des femmes pendant l’âge du Fer

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Auguste Glaize Les Femmes Gauloises : épisode de l’invasion romaine. 1851 © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
  1. Qui était la femme en Gaule au temps des Celtes ? 
– janvier 2018

La femme dans la société celtique ou gauloise reste peu connue tant les sources littéraires antiques et les données issues des fouilles archéologiques sont peu nombreuses sur le sujet. Les auteurs grecs et romains, à qui l’on doit la quasi-totalité des sources écrites sur nos ancêtres les Gaulois, mentionnent le plus souvent de façon anecdotique le rôle et l’histoire des femmes chez ces peuples dits barbares. Elles sont le plus souvent décrites comme des exemples de vertus et de fidélités ; des qualités fortement appréciées par les écrivains de la Rome antique qui dénigrent ou se moquent régulièrement des femmes de leurs propres sociétés. Les textes mettent également en avant leur courage, leur indépendance, leur force et leur beauté ; ce qui paradoxalement leur donne une image beaucoup plus valorisée que celle de leurs homologues masculins qui véhiculent celle d’un Gaulois hirsute, violent et bourru.  

Les découvertes archéologiques complètent en partie ce tableau. On y découvre des femmes expertes dans le travail de l’artisanat, en particulier dans celui du textile. Ce sont des maîtresses de domaine, des paysannes ou des esclaves au service de leur communauté. Pour les époques anciennes, elles participent à la vie politique et décisionnelle de leur clan. Elles sont alors inhumées avec faste à l’égal des hommes. Leur rôle dans la religion reste assez anecdotique, mais certaines pratiques et sacerdoces leur sont vraisemblablement réservés. Enfin, il ne faut pas négliger leur présence dans les conflits armés, non seulement elles en sont les victimes, mais elles peuvent également prendre part de façon indirecte à l’issue des guerres que ce soit en tant qu’arbitres, qu’atouts stratégiques ou même en tant que combattantes si cela s’avère nécessaire.   

  1. Épouses et maîtresses de domaines

Bien que jouissant de droits et de privilèges à part dans la société antique, le rôle de la femme reste dévolu à celui de son foyer. Pendant l’enfance, garçons et filles sont probablement élevés ensemble dans un premier temps. Diodore de Sicile rapporte au Ier siècle av. J.-C. qu’au cours des repas ou des banquets, les Gaulois sont servis par des enfants des deux sexes. Jules César explique également au Ier siècle av. J.-C. que les fils n’apparaissent à côté de leur père qu’une fois adulte. Ce qui sous-entend que les enfants, du moins les garçons, ne sont pas élevés par leur père. Il ne précise cependant pas si cette règle s’applique aussi aux filles et aux mères. Il est semblable que les enfants en bas âge aient tout d’abord été pris en charge par leur mère, par une nourrice, puis par l’ensemble des membres de la communauté, et enfin par des précepteurs pour les plus nobles. C’est à ce moment que certains d’entre eux débutent également l’apprentissage d’une profession. 

A l’adolescence, les jeunes filles se préparent à l’une des étapes les plus importantes de leur vie à savoir le mariage. L’âge moyen auquel les jeunes filles gauloises accèdent au mariage est difficile à définir. Chez les Romains, l’âge légal pour les filles est de 12 ans et de 14 ans pour les garçons. En pratique, des mariages de filles de moins de 12 ans ont eu lieu, et les jeunes hommes se mariaient vers 20 ans, une fois leur statut économique et social établi. Chez les Germains, Jules César indique qu’il est honteux pour les hommes de « connaître » une femme avant l’âge de 20 ans. Il semble alors tout à fait acceptable que les jeunes filles gauloises fussent mariées plus tôt que les garçons, qui doivent également assurer leur statut au sein de la communauté. 

Luerna buvant l’hydromel, lors d’une cérémonie d’union.

Le mariage chez les Gaulois est principalement monogame. Jules César mentionne cependant que le Germain Arioviste a deux femmes, l’une Suève, l’autre du Norique. La polygamie « officielle » reste probablement un privilège de l’aristocratie qui peut ainsi tisser des liens politiques à travers ces unions. Certains hommes gaulois peuvent avoir des concubines qui n’ont pas forcément les mêmes statuts que la ou les épouses officielles. Il s’agit alors dans la plupart des cas de captives ou d’esclaves. 

Le mariage, en particulier chez les aristocrates, est avant tout un acte politique qui joue un rôle fondamental dans les relations entre les peuples et les tribus. Jules César illustre cette réalité plusieurs fois. Ainsi, il rapporte que lors de la migration des Helvètes, Orgetorix, le chef de ce peuple, offrit sa propre fille en mariage à l’Éduen Dumnorix afin de s’assurer une alliance durable. 

Union de Retorbarto et Luerna, célébrée au sein de la troupe, lors de l’été 2019.

Elles sont donc nombreuses les femmes à avoir dû quitter leur foyer d’origine, libres ou contraintes, pour fonder une famille loin de chez elles ! Cependant, certaines femmes celtes ont pu également choisir pour compagnon des hommes issus d’autres contrées. Certains mythes hérités d’écrivains antiques semblent confirmer en partie cette théorie. L’histoire de la Celte Gyptis et du Grec Protis, rapportée par plusieurs auteurs dont Athénée de Naucratis au IIe siècle av. J.-C., et reprise par Justin au IIIe siècle apr. J.-C., est l’exemple le plus connu d’un de ces mythes. Il s’agit dans le cas présent de celui de la fondation de la ville de Marseille. Les textes racontent ainsi que Protis – un marin grec originaire de Phocée – accosta avec ses hommes sur le territoire du roi des Ségobriges dont le nom était Nannus. Ce dernier était en train de préparer les futures noces de sa fille Gyptis, et convia ainsi Protis et ses hommes au banquet qui allait être donné pour l’occasion. La coutume voulait alors que la jeune fille choisisse son futur époux parmi les convives en lui offrant à boire. La légende prétend que Gyptis tendit directement une coupe au jeune grec sans un regard pour ses autres prétendants. Dans ces mythes, la femme à un rôle déterminant puisque c’est elle qui choisit son compagnon. Elle reste libre d’accepter ou non son futur époux. Le mariage chez les Gaulois semble alors en grande partie consenti par la femme y compris chez les castes les plus nobles. Au-delà des alliances politiques ou commerciales, de nombreux mariages ont peut-être été des unions choisies.

Les femmes gauloises sont généralement plus favorisées en matière de droits que leurs contemporaines grecques ou romaines. En plus de pouvoir choisir leurs époux, elles ont accès à l’autonomie financière et peuvent prétendre à certaines responsabilités dans la gestion de leurs domaines. Cependant, l’unité familiale reste – comme dans la plupart des sociétés antiques – patriarcale. Jules César rappelle que les maris, chez les Gaulois, ont le droit de vie et de mort sur leurs femmes comme sur leurs enfants. Il convient donc de nuancer la totale liberté de la femme gauloise. 

Cependant, la Gauloise dispose à l’égard de son époux d’une certaine indépendance. Le contrat de mariage, également mentionné par Jules César, atteste d’une égalité entre hommes et femmes dans le domaine de l’économie, plus précisément dans la bonne marche de la maison et du domaine. Il précise qu’en se mariant, les deux parties apportent la même valeur de biens qu’ils auront en commun par la suite. Les revenus sont également communs et les bénéfices mis de côté. À la mort d’un des deux conjoints, le survivant conserve la totalité des biens ainsi que les intérêts cumulés, peu importe son sexe. Ainsi, contrairement au droit romain, la femme gauloise n’est pas soumise à la tutelle de son mari, de son frère ou de son fils. 

Mogontia- portrait.

De plus, les femmes aristocrates peuvent récupérer les prérogatives de leurs maris en leur absence et hériter de leurs responsabilités si ce dernier doit partir au combat ou en cas de décès. Elles accèdent donc à un statut plus élevé dans la hiérarchie. Néanmoins, les femmes à la tête d’un domaine devaient être assez exceptionnelles. Jules César rapporte par ailleurs que la famille à le droit d’interroger les épouses si la mort d’un chef de clan de haute lignée semble suspecte. Elles seront alors brûlées vives si elles sont reconnues coupables. 

Le divorce est employé dans certains cas. Tacite, au Ier siècle apr. J.-C., rapporte ainsi l’histoire de Cartimandua, reine des Brigantes, peuple de Grande-Bretagne, qui divorça ainsi de son mari Vénusius, pour prendre comme second époux l’ancien écuyer de celui-ci, Vellocatus. Le divorce paraît plus facile pour les femmes celtes que les femmes romaines. Celles-ci peuvent être les initiatrices de la séparation. Chez les Celtes, le mariage est un acte essentiellement contractuel reposant sur une certaine égalité entre époux. Il est alors tout à fait imaginable que cette règle fut aussi appliquée dans la société gauloise. 

  1. Le quotidien

La répartition des tâches n’est guère différenciée entre les hommes et les femmes dans la société celtique à l’exception probablement de certains travaux spécifiques. Strabon (Ier siècle av. J.-C-Ier siècle apr. J.-C.) explique ainsi que chez les Celtes, les activités sont distribuées à l’inverse de ce qui se fait chez les Romains. Ce qui sous-entend qu’en plus des occupations domestiques, les femmes participent également aux travaux des champs et à l’artisanat. C’est du moins ce que semble confirmer Posidonios d’Apamée (IIe-Ier siècle av. J.-C) en rapportant qu’en revanche les hommes se consacrent à la guerre, à la chasse, à la politique et aux pratiques cultuelles. 

Boira et Dubnomara, s’occupant de leurs petits entre deux ateliers.
Dubnomara et sa fille- photo d’Elisa Pasche

Les femmes gauloises occupent la majorité de leur temps aux tâches domestiques et à l’éducation des jeunes enfants. Le travail à la maison accapare l’essentiel de la journée. L’environnement quotidien de ces femmes reste donc la maison ou la ferme. Les denrées alimentaires sont alors fournies par le jardin ou le potager. Le reste est conservé dans un cellier ou dans une cave où sont stockées une partie des céréales, des légumes et des saumures dans des pots en terre cuite, ainsi que des salaisons entreposées dans des coffres en bois. Pour l’eau, elles doivent se rendre à la rivière, à la mare ou au puits. Plusieurs heures quotidiennes sont nécessaires à la préparation de la farine de céréale à partir de meules en pierre domestiques, à va-et-vient ou rotative. Les grains broyés ou moulus sont la base à la fabrication de soupes, de bouillie, de galettes ou de gruaux. Elles peuvent également consacrer une grande partie de leur temps au soin des animaux, en particulier à ceux de la basse-cour. Le dépeçage de petits animaux – agneaux, porcelets, volailles ou lièvres – est sûrement réalisé dans le cadre domestique. Les femmes participent aussi à la traite des vaches ou des chèvres, et à la préparation de fromages ou à celle du beurre. Elles doivent encore s’occuper des ruches qui fourniront du miel. La préparation des boissons alcoolisées fait également partie de leurs prérogatives ; comme la cervoise qui est réalisée à partir de céréales, ou l’hydromel à base de miel.

Vosega, au moment du repas – photo d’Elisa Pasche

L’entretien du foyer et notamment du linge devait aussi faire partie des activités régulières. Le matelas est une invention attribuée aux Gaulois qui s’y couchent avec des fourrures et des parures de laine. La lessive est une activité centrale et qui, comme la cuisine, prend un temps important. Les femmes se rendent à un point d’eau, à une fontaine ou à une rivière ou bien disposent de baquets qu’elles remplissent avec l’eau du puits. Elles utilisent vraisemblablement du savon sous forme de boulettes. 

Quand elles ne sont pas au foyer, les femmes gauloises participent aux travaux des champs. La Gaule est particulièrement réputée pour ses cultures céréalières. Posidonios d’Apamée, puis Diodore de Sicile rapportent ainsi que les femmes des Ligures travaillent au côté de leurs hommes. 

Les femmes peuvent exercer une activité professionnelle. La plupart ont sûrement secondées leurs époux artisans qui, chez les Gaulois, regroupent une multitude de professions : travail du métal, du bois, du cuir, de la poterie… Il est possible que ces femmes aient aussi travaillé de façon indépendante et aient été reconnues comme des artisans à part entière. Certaines ont peut-être même dirigé des ateliers et eu sous leurs ordres plusieurs ouvriers.

C’est surtout dans le travail du textile – et dans une moindre mesure dans celui du cuir – qu’elles sont reconnues. Elles fabriquent des étoffes et des tissus pour les vêtements, l’ameublement, les voiles de navires, la literie, les couvertures, et des sacs et de toiles pour conserver ou transporter. Les étoffes gauloises sont réputées et s’exportent jusque sur les marchés de Rome et d’Italie. Outre le tissage de draps de laine ou de lin, simple ou à motifs, les Gauloises pratiquent probablement aussi la broderie et la fabrication de galons ou de ceintures réalisés à l’aide de tablettes.

La « grande danseuse » de Neuvy-en-Sullias (Ier s. av. J.-C. – Ier s. apr. J.-C.). ©Croquant

Strabon nous apprend à propos des Gauloises qu’elles sont par ailleurs d’excellentes nourrices. D’autres ont peut-être exercé la profession de sage-femme comme il l’est attesté dans le monde gallo-romain. La prostitution devait probablement exister bien qu’il ne soit fait mention d’aucun lupanar dans le monde celtique. Le chant ou la comédie, bien que peu honorable, sont des activités exercées par les femmes romaines. Chez les Celtes, c’est le barde – uniquement un homme – qui divertit et instruit les convives. Néanmoins, il a pu exister des danseuses comme le suggèrent les statuettes en bronze découvertes à Neuvy-en-Sullias. La plus célèbre statuette de cet ensemble de dix figurines est toutefois la « grande danseuse », haute de 13,5 cm. Elle représente une femme nue, longiligne, dans une pose gracieuse. Bien que postérieures à la conquête romaine, ces statuettes pourraient indiquer l’existence de danseurs et danseuses en Gaule celtique.

  1. Pouvoirs et politique
Vosega – photo d’Elisa Pasche

Quelle n’a pas été la surprise des archéologues de découvrir que le défunt découvert à Vix, en Côte d’Or, était une femme ! Cette « princesse » a été inhumée vers la fin du VIe siècle av. J.-C. dans une somptueuse tombe, sur un char, avec un riche accompagnement d’objets et une parure en or. Le rôle des femmes dans la société celtique apparaît alors important. Ce phénomène est particulièrement présent dans les années de transition entre premier et second âge du fer. La femme se retrouve investie de fonctions et de signes de reconnaissance réservés jusque-là à la sphère masculine. En effet, hommes et femmes de l’aristocratie sont semblables ; en particulier dans la mort où le mobilier d’accompagnement peut être aussi faste pour l’un que pour l’autre. Le rôle des femmes gauloises dans la politique paraît plus important aux périodes anciennes, comme l’illustrent les découvertes archéologiques de tombes monumentales, et perd petit à petit de l’importance jusqu’à la conquête romaine. Les femmes gallo-romaines sont alors totalement soumises à l’obéissance des hommes et leur position politique devient quasiment inexistante.

Reconstitution du trésor de Vix au musée du Pays châtillonnais, à Châtillon-sur-Seine (Côte-d’Or).
© A. Maillier / Musée du Pays châtillonnais.

Plus généralement, les femmes celtes ont de tout temps participé aux arbitrages, à la justice et aux choix de leur communauté. Plutarque (Ier siècle apr. J.-C.) puis Polyen (IIe siècle apr. J.-C.) racontent ainsi qu’à l’occasion de leur migration dans le nord de l’Italie, une guerre civile éclata chez les peuples celtes qui venaient de traverser les Alpes. Les hommes n’arrivant pas à trouver un accord, ce sont leurs femmes qui prennent les choses en main et apaisent les esprits. Depuis ces événements, l’auteur écrit que les Celtes admettent les femmes aux conseils et qu’elles sont sollicitées en tant qu’arbitres lors de conflits avec leurs alliés. Ainsi, lorsque les Celtes signèrent un traité avec Hannibal, ils demandèrent que si jamais un conflit devait éclater entre les Carthaginois et les Celtes, que ce soient les femmes qui servent de juges. 

En cas de crise majeure et exceptionnelle, les femmes peuvent également prendre la tête de leur communauté. C’est le cas de la Galate Onomaris qui vécut aux alentours du IVe siècle av. J.-C. Elle fut contrainte de fuir son pays avec son peuple, probablement à la suite d’ une famine. Aucun des hommes ne prit la décision de guider l’expédition. Onomaris conduisit alors la tribu, vainquit les peuples indigènes et régna ensuite sur la région. Il s’agit une nouvelle fois d’une décision prise en l’absence de référents masculins forts.

La femme gauloise a-t-elle également pu être à la tête de clan ? Nous avons vu précédemment qu’elles sont plus favorisées en matière de droits que leurs contemporaines grecques ou romaines et peuvent prétendre à certaines responsabilités dans la gestion de leurs domaines et conservent une autonomie financière en cas de divorce ou de veuvage. On pourrait croire que comme en matière d’arbitrage, elles ont pu conserver un rôle dans les décisions politiques à titre exceptionnel et réservé à certains membres de l’aristocratie. À l’heure actuelle, aucun texte et aucune découverte archéologique ne nous permettent d’étayer cette théorie qui ne semble pas si déraisonnable comme en témoignent les attestations plus anciennes. 

  1. Rôle religieux et pratiques magiques
Le suicide du Galate. Copie romaine du Ier siècle av. J.-C. d’une statue en bronze grec de 230-220 avant J-C. ©Jastrow

Les femmes semblent être les grandes absentes du domaine spirituel. Elles ne font pas partie du traditionnel sacerdoce regroupant les bardes, les druides et les devins tels que le décrivent les auteurs grecs et romains. Dans la plupart des religions antiques, le rôle des femmes est secondaire.

Les devineresses sont évoquées plusieurs fois par les auteurs antiques. Jules César, puis Plutarque nous parle de femmes chez les Germains qui rendent des oracles avant les batailles. Ainsi, Jules César raconte qu’il est contraint de ramener ses troupes à leur campement voyant que les Germains d’Arioviste n’avancent pas. Suivant leurs coutumes, les femmes des Germains avaient consulté le sort et avaient par la suite rendu un oracle concluant que les destins ne permettaient pas la victoire des Germains s’ils engageaient le combat avant la nouvelle lune. Sur cet épisode, Plutarque précise que ces devineresses lisent l’avenir par le bruit des eaux et par les tourbillons que les courants font dans les rivières. Tacite indique également que les Germains vont jusqu’à attribuer aux femmes un caractère quasiment sacré et des aptitudes à la divination. 

Luerna – portrait.

Certains sacerdoces semblent exclusivement féminins. Ainsi, Pomponius Méla rapporte au Ier siècle apr. J.-C. que l’île de Sena (actuelle île de Sein ?) était célèbre par son oracle gaulois, dont les prêtresses, vouées à une virginité perpétuelle, sont au nombre de neuf. Elles sont appelées Gallicènes, et on leur attribue le pouvoir singulier de déchaîner les vents et de soulever les mers. Elles peuvent aussi se métamorphoser en animaux, guérir des maux réputés incurables, connaître et prédire l’avenir. Elles accordent ces faveurs uniquement à ceux qui viennent exprès dans leur île pour les consulter. 

Strabon, d’après Posidonios, évoque aussi l’existence de prêtresses sur une île localisée à l’embouchure de la Loire. Elle est habitée par les femmes des Namnètes. Ces dernières vouent un culte au dieu Dionysos. Aucun homme n’a le droit de mettre le pied sur l’île, mais les femmes en revanche – qui sont toutes mariées – peuvent revenir à leur convenance sur le continent pour s’unir à leur mari et retourner ensuite sur l’île. Une étrange coutume veut qu’une fois par an, elles enlèvent le toit du sanctuaire, probablement en chaume, et le remplace le même jour avant le coucher du soleil. Si par malheur, l’une de ces femmes fait tomber son fardeau à terre, elle est déchiquetée par les autres et ses membres sont promenés autour du sanctuaire au cri de l’évohé.

Certaines prêtresses ou cheffes de clan ont probablement pratiqué des cérémonies publiques ; fonctions politiques et religieuses sont en effet souvent associées dans le monde antique. Notons ainsi que dans le mythe de la galate Camma, rapporté par Plutarque (Ier siècle apr. J.-C.) puis Polyen (IIe siècle apr. J.-C.), l’héroïne est décrite comme étant prêtresse de Diane, la divinité la plus respectée des Gaulois. Dion Cassius (IIe-IIIe siècle apr. J.-C.)  associe légalement de don de divinité, ou de prêtrise, à la reine Boadicée. Il décrit qu’avant de livrer bataille contre les Romains, elle procéda à un augure en lâchant un lièvre ; la course de l’animal annonça un présage heureux et une victoire sur les armées ennemies. La princesse de Vix devait probablement avoir un rôle sur le plan religieux. Le grand cratère déposé dans la chambre sépulcrale avait selon toute probabilité connu un usage cultuel, peut-être public.

Ex-voto de la source des Roches de Chamalières, Ier siècle avant- Ier siècle après J.-C. – ©Ville de Clermont-Ferrand.

Certaines pratiques relèvent plus de croyances populaires ; c’est-à-dire réalisées par un individu en son nom propre en dehors des cadres « officiels » de la religion. C’est le cas des ex-voto dont la pratique bien connue à l’époque gallo-romaine est probablement gauloise d’origine. Il s’agit de présents offerts à une divinité en retour desquels on espère son concours. D’une façon générale, c’est pour soigner une maladie ou une affliction. Les plus connus ont été retrouvés dans les sanctuaires gallo-romains et représentent, sous forme de petites statuettes de pierres ou de bois, la région du corps qui souffre (œil, jambe, partie génitale…), la blessure ou la malformation. 

Les pratiques magiques devaient également être réalisées par certaines « magiciennes » et autres femmes de savoirs mystiques. Une vengeance, une malédiction lancée sur une rivale, un sort d’infertilité sur son ancien amant… Les textes et les découvertes archéologiques ont montré que les différents peuples de l’antiquité avaient recours à de nombreux talismans pour se protéger du mauvais œil et des sortilèges. Les tablettes en plomb dites de défixion – une pratique de sorcellerie destinée à maudire une personne ou à se protéger d’une autre, au moyen de l’invocation de divinités du monde souterrain – sont courantes dans le monde gallo-romain.  L’une des plus connues a été découverte dans une sépulture au lieu-dit La Vayssière (commune de L’Hospitalet du Larzac). Il s’agit d’une prière adressée à une « sorcière » morte, Severa Tertionicna, par un groupe de femmes qui voulaient conjurer de mauvais sorts liés à la fécondité.

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« Le plomb magique du Larzac ». Ier s. apr. J.-C. Cette prière se termine ainsi : « Ne sois pas jeteuse de sorts souterraine sous les nouvelles tombes des gens ». © M. Parguel
  1. La guerre : captives, combattantes occasionnelles et atouts stratégiques

Les femmes celtes, en tout temps et dans toutes les régions d’Europe, sont avant tout les victimes des guerres opposant les différents peuples. Elles sont le plus souvent faites captives et revendues en tant qu’esclaves par le camp victorieux. Elles sont alors utilisées comme main d’œuvre pour les travaux agricoles ou servant pour les tâches domestiques.

Dubnomara, comme porteuse de carnyx.

Beaucoup de femmes – pour éviter la captivité et le déshonneur – sont assassinées par leur époux ou leurs proches, à l’image de la statue du suicide du Galate. Il s’agit d’une copie romaine en marbre du Ier siècle av. J.-C. d’un groupe sculpté en bronze d’Épigonos de Pergame du IIIe siècle av. J.-C. Cette sculpture représente un guerrier se suicidant après la mort de sa probable épouse, qu’il a peut-être lui-même exécutée. Certaines vont même jusqu’à l’autosacrifice et à celui de leurs enfants comme pour les femmes Cimbres. Plutarque rapporte ainsi comment ces femmes refoulent leurs époux, frères et pères qui avaient fui les combats face aux armées romaines. Malheureusement, non seulement elles se sacrifiaient jusqu’à la dernière, mais elles furent également contraintes de tuer leurs propres enfants en les étouffant, en les jetant sous les roues des chariots ou sous les sabots des chevaux. 

Cette crainte de l’esclavage est plusieurs fois relatée par Jules César dans la guerre des Gaules. Il nous apprend ainsi que les Germains, pour s’éviter toute envie de retraite, disposent en dernière ligne, les chariots et les voitures, dans lesquelles ils ont fait monter leurs femmes. Il rapporte également comment les combats peuvent se poursuivre entre Germains et Romains jusqu’aux mêmes chariots, mettant alors en danger les familles de ces combattants. Ce texte nous apprend ici que les femmes peuvent ainsi suivre leurs époux lors de leur campagne militaire, mais illustre parfaitement la crainte de ses populations – hommes et femmes confondus – à être captifs.

Néanmoins, si l’esclavage présage un destin malheureux et déshonorant, certains conflits ont des conséquences encore plus violentes. Jules César nous renseigne plusieurs fois sur le sort funeste qui attend les prisonnières. Parmi ces femmes, il évoque la fille d’Orgétorix faite captive par ses armées, ou les deux épouses d’Arioviste qui périrent toutes deux durant la déroute de leur époux. Souvent, Jules César nous apprend avec quelle crainte les Celtes redoutent l’esclavage en cas de défaite. Vercingétorix appuie sa politique de la « terre brûlée » sous la menace, bien réelle, que les Gaulois voient leurs femmes et leurs enfants emmenés en servitude ou égorgés. Pendant ce conflit, les femmes, les enfants et les vieillards sont souvent mis à l’abri hors de portée des armées romaines en dehors des villes, dans les forêts comme le font les Suèves ou dans les marécages comme le font les Nerviens. Ces derniers, après leur défaite, sont graciés par le général romain qui leur permet de conserver leur liberté et leurs droits.

Mais tous n’ont pas cette chance. Ainsi, les habitants de la ville d’Avaricum (actuel Bourges) sont massacrés par les légions, femmes, enfants et vieillards compris. Seulement 800 des 40 000 habitants d’Avaricum sortirent vivants de la ville et arrivèrent sains et saufs auprès de Vercingétorix. Au cours du siège d’Alésia qui s’éternise, une partie de la population la plus faible, les malades et les vieillards, mais aussi les Mandubiens avec leurs femmes et leurs enfants, furent contraints de sortir de la ville. Ils seront refoulés par les armées romaines qui refusent d’en faire des esclaves et de les nourrir. Ils finiront par mourir de faim pris en étau entre les armées romaines et la ville assiégée. 

Les femmes à la tête d’une armée – ou dont le rôle de combattante est clairement attesté dans les textes – ne concernent que les femmes de Grande-Bretagne. La plus célèbre est Boadicée. Elle est décrite par Tacite menant ses armées au combat en conduisant son char avec devant elle ses deux filles. Il indique également la présence de femmes dans l’armée bretonne sans pour autant préciser s’il s’agit de femmes prenant part au combat ou de simples soutiens arrière faisant partie de l’intendance. 

Vosega, en duel lors d’un tournoi organisé par la troupe des Viviskes (CH) – 2021.

Les femmes guerrières – en tant que professionnelles au service d’un dirigeant – n’existent pas chez les Gaulois. Elles sont toutefois redoutées par leurs homologues masculins grecs et romains pour leur force et leur combativité, notamment lorsqu’il s’agit de défendre leurs vies ou celles de leurs proches. Timagène d’Alexandrie (Ier siècle av. J.-C.) rapporte ainsi une anecdote assez révélatrice du caractère parfois fougueux des femmes gauloises. Il écrit qu’en cas de querelles, les hommes font appel à l’aide de leurs femmes qu’il décrit plus vaillantes qu’eux. Qu’elles peuvent tenir tête à une troupe d’étrangers et peuvent se battre à mains nues avec la force d’une catapulte !

Malussa – Portrait

Jules César raconte également que lors du siège de Gergovie, les mères – croyant la ville aux mains des Romains et ne voulant pas subir le même sort que les habitants d’Avaricum – jetèrent du haut des murailles leurs habits et leur argent en suppliant les Romains de les épargner. Il décrit que certaines s’entraident même pour descendre du rempart afin de se livrer aux légions. Alertée par les cris, une partie de la cavalerie gauloise se rendit au pied des murs et prit l’avantage en nombre sur les Romains déconcentrés par ces femmes qui étaient alors, pour la plupart, en partie nues. L’avantage est rapidement dans le camp des Gaulois dont les femmes se rangent par la suite à leurs côtés. Ici, les femmes permettent à l’armée gauloise de prendre le dessus sur les légions romaines. Leur rôle dans la victoire de Gergovie reste flou. Ont-elles réellement voulu se livrer aux Romains en croyant la ville perdue ou ont-elles servi de diversion et alertées par la suite les troupes gauloises ? Dans le cas présent, sans prendre part de manière directe au combat, leur action – préméditée ou non – a permis une des plus importantes victoires des Gaulois. 

Donc sans pour autant prendre part directement au combat en armes, les femmes celtes – et on peut croire que c’était aussi le cas pour les Gauloises – sont des éléments stratégiques lors des conflits. Intendance, soutiens physiques et moraux, combattantes occasionnelles, elles se tiennent à proximité des combats et font figure de garde-fou à de nombreuses occasions. Les auteurs antiques nous ont ainsi transmis l’image d’une femme gauloise échevelée et redoutable, mais également courageuse et loyale.

Verbronara équipant Samobrannos.
  1. En conclusion

Ces données permettent à l’heure actuelle d’esquisser une représentation générale – mais encore en grande partie lacunaire – de qui était la femme en Gaule celtique. Les sources sont multiples, certaines espacées temporellement et géographiquement, mais nécessaires malheureusement si nous voulons tenter de comprendre le quotidien de ces femmes.

Mogontia et Malussa.

Loin de l’image de la femme effacée et soumise à la tutelle d’hommes brutaux, elle fait preuve d’une certaines égalité et liberté vis-à-vis de ses homologues masculins ; juridique, financière, mais aussi d’esprit. Ce statut à part dans le monde antique sera en grande partie perdu avec la conquête des Gaules par Jules César. Exemple de vertus et de courage, princesses, femmes de tête ou guerrières, ou bien simples agricultrices ou artisanes. L’Histoire, selon les époques, a souvent retenu l’une ou l’autre de ces versions, or comme tout ce qui concerne l’étude du passé, il convient d’apporter de la nuance. Rappelons que la femme en Gaule celtique est d’autant plus complexe à comprendre qu’elle est muette. Elle n’a pas laissé d’écrits ou de témoignages directs sur sa vie ou ses pensées. Le défi est d’autant plus grand et hasardeux que d’essayer de reconstituer sa vie. Il en ressort donc une figure complexe qui mériterait d’être mieux étudiée. A l’heure où se multiplient les études sur le genre, il est grand temps que la femme celte, ou gauloise, y prenne aussi sa place.

Par Pauline Gohier, pour les Trimatrici.

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Annexes

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Détail de l’affiche réalisée par David Dellepiane en 1899 pour le 25e centenaire de la fondation de Marseille. © ville de Marseille